À partir d'une intervention de Chiara Alvarado Lopez (Université de Quintana Roo, Mexique) et d'un échange nourri entre praticiens, chercheurs et représentants d'organisations de plusieurs continents, la discussion a mis en évidence un paradoxe majeur : le tourisme peut contribuer à la vitalité des territoires, mais, lorsqu'il n'est pas régulé, il peut aussi participer à l'exclusion progressive de celles et ceux qui leur donnent précisément leur identité.
Dans de nombreuses villes du monde, les quartiers les plus attractifs sont aujourd'hui confrontés à une hausse rapide du coût du logement, à la multiplication des locations touristiques de courte durée et à une transformation profonde de leur tissu commercial et social. Cafés traditionnels remplacés par des enseignes standardisées, commerces de proximité convertis en boutiques destinées aux visiteurs, disparition progressive des habitants permanents : ces phénomènes sont désormais observés aussi bien à Barcelone, Lisbonne ou Venise qu'à Mexico.
La gentrification ne résulte pas uniquement du tourisme. Elle est alimentée par des dynamiques immobilières, des politiques d'investissement et parfois par l'arrivée de nouveaux résidents plus aisés, notamment des travailleurs à distance. Toutefois, le tourisme peut accélérer ces évolutions lorsqu'il augmente la rentabilité des logements destinés aux visiteurs plutôt qu'aux habitants ou lorsqu'il renforce l'attractivité d'un quartier sans que des politiques publiques protègent les populations qui y vivent.
Les échanges du groupe de travail ont ainsi rappelé l'importance de distinguer plusieurs phénomènes souvent confondus : le tourisme de passage, la touristification des quartiers et la gentrification résidentielle. Ces processus s'alimentent mutuellement, mais n'obéissent pas toujours aux mêmes mécanismes.
L'exemple du Mexique illustre particulièrement bien cette complexité.
À Mexico, plusieurs quartiers historiques comme Roma, Condesa, Coyoacán ou Polanco connaissent depuis plusieurs années une forte pression immobilière. L'essor des locations de courte durée, l'installation de travailleurs internationaux et l'arrivée d'investissements privés ont profondément modifié leur fonctionnement. Les loyers augmentent, les commerces s'adaptent à une clientèle internationale et certains habitants peinent désormais à continuer de vivre dans des quartiers où leurs familles sont installées depuis plusieurs générations.
Ces transformations ne concernent pas uniquement la capitale. Des destinations telles que Puerto Escondido, Mérida ou plusieurs localités du Yucatán et du Quintana Roo connaissent des évolutions comparables, sous l'effet conjugué du tourisme international, des investissements immobiliers et du développement des plateformes numériques de location.
Au-delà de la question du logement, les participants ont également souligné un autre risque : celui de la folklorisation des cultures locales. Lorsque les traditions sont adaptées avant tout pour répondre aux attentes du marché touristique, elles peuvent perdre leur signification première et devenir de simples produits de consommation. Le patrimoine immatériel, les cuisines locales, les savoir-faire artisanaux ou les fêtes populaires risquent alors d'être réduits à quelques images stéréotypées, au détriment de leur richesse et de leur diversité.
La question de la gentrification dépasse largement celle du tourisme. Elle interroge le droit fondamental des habitants à continuer de vivre dans leur quartier, à accéder à un logement abordable, à maintenir leurs activités économiques et à transmettre leur patrimoine culturel. Le tourisme devient problématique lorsqu'il contribue à rendre impossible cette permanence des populations locales. À l'inverse, il peut devenir un levier positif lorsqu'il participe à renforcer les capacités économiques, sociales et politiques des communautés.
Plusieurs participants ont ainsi rappelé que le tourisme communautaire ne devait pas être considéré comme une simple niche touristique, mais comme un outil de développement territorial au service des habitants.
Les débats ont montré que le tourisme communautaire ne peut, à lui seul, enrayer les mécanismes de gentrification. Les causes de ces phénomènes sont multiples : spéculation foncière, politiques urbaines, marchés immobiliers mondialisés ou encore évolution des modes de travail.
En revanche, il peut contribuer à renforcer la résilience des territoires. En effet, lorsque les communautés organisent elles-mêmes l'accueil des visiteurs, développent des coopératives locales, valorisent leurs savoir-faire ou créent des circuits économiques ancrés dans le territoire, elles consolident également leur capacité à défendre leurs intérêts collectifs.
Plusieurs membres du groupe ont partagé des expériences montrant que ces initiatives permettent parfois de renforcer la gouvernance locale, de préserver certains usages collectifs des terres ou encore de donner davantage de poids aux habitants dans le dialogue avec les pouvoirs publics. Le tourisme devient alors un moyen parmi d'autres de soutenir des projets de territoire portés par les communautés elles-mêmes.
L'un des principaux enseignements de la session est qu'aucune initiative communautaire ne peut compenser, à elle seule, l'absence de politiques publiques adaptées.
Les participants ont souligné la nécessité d'agir simultanément sur plusieurs leviers : encadrer les locations touristiques de courte durée, préserver un parc de logements accessibles, soutenir les commerces de proximité, protéger les espaces naturels contre les projets spéculatifs et accompagner les coopératives locales.
Au Mexique, plusieurs exemples montrent que la mobilisation citoyenne peut produire des résultats. Des mouvements d'habitants ont réussi à empêcher certains projets immobiliers menaçant des écosystèmes sensibles, notamment dans les mangroves du Quintana Roo. D'autres initiatives encouragent la découverte de quartiers moins connus à travers des itinéraires construits avec les habitants, privilégiant les marchés, les petits commerces, les producteurs locaux ou encore les systèmes agricoles traditionnels comme les chinampas de Xochimilco. Ces expériences montrent que la question n'est pas seulement de répartir les flux touristiques vers de nouveaux quartiers. Sans régulation du foncier et du logement, déplacer les visiteurs risque simplement de déplacer les mécanismes de gentrification.
Les discussions ont également mis en lumière une tension récurrente du tourisme culturel : comment partager une culture sans la mettre en scène au point de la dénaturer ? Les participants ont rappelé que le tourisme communautaire ne consiste pas à fabriquer des spectacles folkloriques destinés aux visiteurs, mais à créer des rencontres où les habitants restent maîtres de la manière dont ils racontent leur territoire.
Cette approche permet de valoriser les patrimoines vivants, gastronomie, artisanat, agriculture, langues, fêtes populaires ou pratiques quotidiennes, sans les réduire à une simple marchandise. Elle suppose également de reconnaître les habitants comme des acteurs économiques, mais aussi comme des détenteurs de droits et des gardiens de leur patrimoine.
Les débats du groupe de travail montrent que la réponse à la gentrification touristique ne réside pas dans un rejet du tourisme, mais dans sa transformation. Un tourisme durable ne peut être considéré comme tel s'il contribue à exclure les habitants de leur propre quartier. Le tourisme communautaire propose une autre voie : faire du développement touristique un levier au service des populations locales, de leur gouvernance, de leur patrimoine et de leur qualité de vie. Cette approche ne remplace pas les politiques publiques indispensables pour réguler les locations de courte durée, lutter contre la spéculation immobilière ou préserver le droit à la ville, mais elle peut renforcer la capacité des communautés à participer aux décisions qui concernent leur territoire. C'est précisément cette vision qu'ISTO continue de promouvoir à travers les échanges de son groupe de travail international : un tourisme qui ne se contente pas d'être attractif, mais qui demeure avant tout juste, inclusif et bénéfique pour celles et ceux qui habitent les destinations.