Partenariats public-privé et tourisme communautaire entre promesses, tensions et conditions de réussite
28 Jan 2026

Partenariats public-privé et tourisme communautaire entre promesses, tensions et conditions de réussite.

Dans le champ du tourisme communautaire, les partenariats public-privé (PPP) sont souvent présentés comme un levier stratégique pour mobiliser des financements, structurer des filières ou renforcer la visibilité des destinations. Pourtant, leur mise en œuvre soulève de nombreuses interrogations. Les partenariats public-privé (PPP), si souvent présentés comme des leviers pour le développement du tourisme communautaire, tiennent-ils réellement leurs promesses ?

Les PPP impliquent en principe une coopération entre autorités publiques, acteurs privés et organisations communautaires pour développer un projet commun. Mais dans des contextes marqués par des asymétries de pouvoir, ces partenariats peuvent aussi redéfinir - parfois au détriment des communautés - les priorités, les règles de gouvernance ou les modalités de partage des bénéfices. Ils posent la question fondamentale de savoir si les communautés locales demeurent réellement maîtresses de leurs choix, ou si elles deviennent des exécutantes d’un modèle pensé ailleurs.

Derrière les discours bien rodés sur la coopération, l’impact positif et la participation, les échanges ont mis au jour des réalités beaucoup plus contrastées. Ce qui s’est joué au fil des interventions et de la discussion collective, ce n’est pas tant une opposition entre modèles que la mise en lumière de lignes de tension profondes : qui décide, pour qui, et au nom de quels objectifs ?

Les membres du Groupe de Travail d’ISTO sur le Tourisme Communautaire et Équitable se sont réunis le 16 décembre 2026 pour aborder ces questions autour des témoignages apportés par deux intervenant.e.s:

Un PPP n’est jamais un simple montage technique

Sur le papier, les partenariats public-privé apparaissent comme une évidence. Ils permettent de mobiliser des ressources financières, de restaurer des infrastructures abandonnées, de structurer des filières touristiques ou de rendre visibles des territoires peu fréquentés. Dans le champ du tourisme communautaire, ils sont souvent présentés comme un compromis équilibré entre intérêt général, efficacité économique et développement local.

Pourtant, un PPP n’est jamais un simple montage technique. Il s’inscrit toujours dans un contexte politique, institutionnel et social donné, avec ses rapports de force, ses non-dits et ses angles morts. Lorsqu’il concerne un bien public, un espace naturel ou un territoire habité, il engage bien plus que des partenaires contractuels : il touche à des usages, des imaginaires et un sentiment d’appartenance collective.

Quand un projet porté par une coopérative solidaire devient source de conflit

Un premier témoignage, ancré dans un territoire européen, a permis d’entrer concrètement dans cette complexité. Le point de départ : un bâtiment public abandonné depuis des décennies, situé dans un parc naturel, faisant l’objet d’un appel à projets national pour être réhabilité via un partenariat public-privé. L’orientation affichée est claire : tourisme lent, respect de l’environnement, mobilité douce.

Sur le fond, difficile de trouver à redire. Le projet est porté par une structure coopérative, engagée, attentive à l’impact environnemental et désireuse de s’ancrer localement. Pourtant, très vite, une forte opposition émerge sur le territoire. Non pas contre le tourisme en tant que tel, mais contre la manière dont la décision a été prise.

Le bâtiment, bien que juridiquement public et inutilisé, faisait partie du paysage quotidien, des pratiques informelles, des souvenirs locaux. Sa transformation, décidée sans dialogue préalable, a été vécue comme une confiscation. Peu importe que le projet soit respectueux : sans explication, sans espace de discussion en amont avec les habitant.e.s, il est perçu comme une privatisation.

À cela s’ajoute une complexité institutionnelle extrême - superposition d’échelons administratifs, discours contradictoires des autorités - et un contexte sanitaire qui empêche toute rencontre publique. Progressivement, les peurs s’accumulent, les tensions montent, les procédures juridiques s’enchaînent. Le projet avance, mais au prix d’un épuisement humain et financier considérable.

L’absence de participation citoyenne en phase de conception est l’un des principaux facteurs d’échec ou de crispation. Un bien public n’est jamais neutre. Même abandonné, il continue d’exister symboliquement. Le traiter comme un simple actif à valoriser, sans reconnaître cette dimension collective, revient à ignorer une partie du territoire lui-même.

Ce n’est qu’une fois le lieu ouvert, lorsque les habitant·es ont pu voir concrètement ce qui s’y faisait, et recommencer à le fréquenter, que les perceptions ont commencé à évoluer. L’intégration progressive de personnes du territoire dans l’équipe, le recours à des fournisseurs locaux, l’ouverture aux associations, le travail avec les écoles ont joué un rôle décisif. Mais cette reconstruction du lien s’est faite a posteriori, là où elle aurait dû être fondatrice.

Quand le tourisme communautaire devient une injonction il génère standardisation, inégalités et greenwashing

Dans plusieurs pays d’Asie, le tourisme communautaire est largement promu comme un outil de lutte contre la pauvreté, notamment dans les régions rurales ou habitées par des minorités ethniques. Là encore, l’intention affichée est positive. Mais sur le terrain, les dérives sont nombreuses.

Le tourisme est souvent pensé pour les communautés, rarement par elles. Les décisions viennent d’en haut : institutions publiques, grandes entreprises, parfois ONG internationales. Les populations locales deviennent des bénéficiaires désignés, sommées de s’adapter à un modèle qui leur est présenté comme une opportunité, voire comme la seule voie possible.

Cette logique produit une dépendance dangereuse. En se spécialisant exclusivement dans le tourisme, certaines communautés abandonnent leurs activités traditionnelles, fragilisent leur souveraineté alimentaire et deviennent extrêmement vulnérables aux crises. La pandémie de COVID-19 a agi comme un révélateur brutal de cette monoculture touristique

Au fil des échanges, un tableau préoccupant s’est dessiné : standardisation des architectures et des pratiques d’accueil, folklorisation des cultures, concentration des bénéfices sur quelques familles, tensions internes aux villages. Le vocabulaire du « durable » et du « communautaire » est omniprésent, mais souvent vidé de sa substance.

Les acteurs extérieurs ne sont pas épargnés par la critique. Des projets portés par des expert·es internationaux ou des ONG bien intentionnées échouent faute de compréhension fine des dynamiques locales. Formations trop courtes, modèles importés, retrait rapide des partenaires : les communautés se retrouvent seules face à des projets non viables, parfois source de divisions durables.

Pour autant, la discussion ne s’est pas enfermée dans le constat. Des exemples plus rares, mais inspirants, ont été évoqués. Leur point commun : le tourisme n’en est jamais le point de départ. Il arrive après, comme une activité complémentaire, intégrée à une économie locale diversifiée et décidée collectivement.

Dans ces cas-là, la priorité est donnée à la préservation culturelle, à l’autonomie économique, à la cohésion sociale. Le tourisme devient un outil au service d’un projet de société, et non l’inverse. Certaines de ces initiatives ont même reçu une reconnaissance internationale, notamment de la part de l'UNESCO, preuve qu’un autre imaginaire du tourisme communautaire est possible.

Le temps, un facteur clé des PPP impliquant les communautés locales

En quittant cette table ronde, une conviction s’impose : le tourisme communautaire est profondément politique. Il interroge la gouvernance, la redistribution du pouvoir, la place accordée aux communautés dans les décisions qui les concernent. Les partenariats public-privé peuvent être des leviers utiles, mais seulement s’ils s’inscrivent dans des processus transparents, participatifs et réellement co-construits.

Le temps, souvent perçu comme un obstacle, apparaît au contraire comme une condition essentielle. Prendre le temps d’écouter, de débattre, de négocier, d’accepter les désaccords. Reconnaître que les communautés ne sont ni des bénéficiaires passifs ni des vitrines, mais des actrices politiques à part entière.

Peut-être est-ce là l’enjeu principal : cesser de penser le tourisme communautaire comme une solution clé en main, et accepter qu’il soit avant tout un chemin exigeant, fait de dialogues, de conflits parfois, et de responsabilités partagées.

Article rédigé par Coralie Marti (ATES).